L’art de faire le pont :
- edegosztonyi
- Feb 20, 2020
- 5 min read
Updated: May 16, 2023
La manière dont ce rituel d’attachement maintient une relation viable en dépit de la discipline
Écrit par Hannah Beach (20 février 2020) Traduit par Nathalie Malo CLIQUEZ ICI pour télécharger cet article en format pdf

Dans le cadre de mon dernier blog portant sur l’apprivoisement, j’ai expliqué en quoi la communication d’une invitation consciente à entrer en relation constitue un élément indispensable à la création de communautés d’apprentissage qui sont sécuritaires émotionnellement. En réalité, la relation fait en sorte que les enfants se sentent en sécurité avec nous. De plus, c’est par le biais d’une relation que leur cœur peut s’attendrir, qu’ils peuvent désirer suivre notre exemple et ressentir réellement que ce qu’ils sont en tant que personnes uniques et distinctes importe.
Cependant, il peut arriver parfois que lorsque nous disciplinons un enfant, celui-ci craigne que nous ne l’aimions plus. D’ailleurs, il est possible qu’il se demande si nous croyons désormais qu’il est « vilain », et qu’il décide de s’éloigner de nous, entraînant subséquemment la dégradation de notre relation. Or, quand une relation se détériore, l’inclination de l’enfant à se laisser diriger par nous s’estompe considérablement. En effet, il pourrait être tenté d’abandonner, se sentir gêné ou mal à l’aise, et nécessiter une invitation chaleureuse afin de renouer avec nous.
Par conséquent, si nous devons discipliner un élève, nous devons également veiller à ce qu’il se sente en sécurité quant à la relation qu’il entretient avec nous. Nous devons prendre soin de concevoir un « pont » qui conduit au-delà de la discipline, de manière à ce qu’il soit en mesure de trouver le chemin qui l’oriente à la relation qu’il partage avec nous. Selon le docteur Gordon Neufeld, psychologue développementaliste, le terme « faire le pont » (bridging) désigne la façon par laquelle nous pouvons préserver la relation avec les enfants dont nous avons la charge. En outre, ce dernier examine ce concept dans son livre intitulé : « Retrouver son rôle de parent ».
À quoi peut ressembler le rituel d’attachement qui se rapporte à «faire le pont»?
Imaginez qu’un enfant se sente lié à nous et que nous devions le corriger pour un problème de comportement. Or, nous créons un pont lorsque nous rétablissons intentionnellement la connexion entre cet enfant et nous. Ces ponts sont essentiels pour maintenir une relation viable, et pour faire en sorte que les enfants qui « dérangent » demeurent proches de nous. En l’absence de pont, ces derniers peuvent être laissés en suspens et ainsi, se sentir en retrait de nous. Or, nous devons préciser aux élèves que notre relation avec eux prévaut en comparaison du fait de leur avoir dit : « Non! », ou de les avoir empêchés de faire quelque chose, ou tout simplement de les avoir disciplinés d’une autre façon. D’autre part, il importe qu’ils sachent que nous les aimons toujours et que nous les considérons comme des bonnes personnes.
Ainsi, il n’est pas nécessaire de le verbaliser directement puisqu’un simple clin d’œil, un sourire ou une marque d’approbation (thumbs-up) effectués en classe ultérieurement peuvent suffire pour montrer aux élèves que nous sommes toujours en bons termes avec eux. De plus, cela peut leur confirmer que nous les aimons toujours, que nous ne croyons aucunement qu’ils soient « vilains » et que notre relation est demeurée intacte.
Cette démarche revêt une importance particulière pour les élèves qui sont considérés « à risque », notamment si leurs transgressions ont nécessité des mesures disciplinaires qui sont plus sévères telles que la suspension. D’ailleurs, si un élève a été renvoyé de l’école, son retour peut constituer, à ses yeux, un véritable défi. En outre, il est possible que son cœur se soit endurci davantage au cours de son absence. Il importe de noter que lorsqu’il s’agit d’élèves qui sont particulièrement problématiques, habituellement nous ne tentons pas de faire le pont quant à la relation qu’ils maintiennent avec leurs enseignants.
Cependant, ils se font généralement accueillir au moyen de discours qui leur donnent l’impression qu’ils sont importuns, tels que « Alors, j’espère que tu as appris ta leçon! Tu as avantage à ne pas recommencer! Je te surveille de près! »
Il est fort probable que ce type d’approche exacerbe le comportement problématique de l’enfant. En réalité, nous devons lui faire comprendre que nous lui souhaitons la bienvenue et que nous sommes heureux de le retrouver pour espérer qu’il ne reproduise pas les mêmes erreurs. Somme toute, nous devons lui façonner un nouvel espace qui favorisera l’émergence de quelque chose qui est différent.
Certaines écoles ont déjà adopté des mesures concrètes pour rectifier la situation. En effet, un directeur de l’école tend personnellement la main pour créer un pont puisque c’est lui qui suspend communément un élève. Par exemple, ce directeur pourrait évoquer les propos suivants : « Être absent a dû être difficile pour toi? Tu es sûrement en colère en ce moment et gêné de revenir à l’école. C’est vrai que tu as fait des choses qui n’étaient pas correctes, mais ça fait partie du passé! Je suis capable de voir tout ce qui a de bon en toi! Je veux que tu saches que je suis content que tu sois revenu! » Par conséquent, ce pont procure davantage d’opportunités de croissance en comparaison avec ce qui est habituellement dit au retour des élèves dont les problèmes sont plus considérables.
Il arrive également que des directeurs se rendent au domicile de l’élève qui a été suspendu lorsque celui-ci n'est pas à l'école, et qu'ils lui remettent ses devoirs et un petit quelque chose en guise de reconnaissance. Cet apport supplémentaire contribue à maintenir la solidité de la relation et il indique à l’élève que le directeur se soucie véritablement de lui, concédant ainsi davantage de place à l'attendrissement du cœur de l'enfant de même qu’à une éventuelle modification de son comportement. Toutefois, il ne s’agit pas de récompenser un élève qui a exhibé un comportement inadéquat. Préférablement, il s’agit plutôt de reconnaître que si nous désirons que l’élève change (ce qui peut également contribuer à ce que l’école devienne plus sûre), il est préférable de créer un pont de retour dans la relation qui suscitera davantage d’espace pour qu’un changement réel s’opère.
Éviter que les enfants soient laissés en suspens et maintenir le lien existant
J’étais une enfant sensible qui nécessitait de tels ponts pour revenir vers mes enseignants et ce, pour me sentir en sécurité. Si mes enseignants haussaient la voix ou semblaient en colère contre moi, alors je ressentais le besoin qu’ils m’assurent qu’ils me considéraient toujours comme une bonne personne et que notre relation se portait bien. Conséquemment, au moment où je suis devenue consciente du rituel d’attachement qui est afférent à faire le pont, j’ai réalisé que je pouvais inculquer ce dernier dans le but d’aider mes élèves à se sentir en sécurité avec moi et ce, en dépit des périodes difficiles. D’ailleurs, j’ai mis sur mon bureau un presse-papier contenant l’image d’un pont afin de me souvenir qu’il ne faut pas laisser un enfant en suspens, et que mon rôle en tant que responsable de la prise en charge de mes élèves consistait à m’assurer qu’ils retrouvent le chemin qui les mène vers moi suite à une expérience de déconnexion. Il est indéniable que la connexion a préséance sur tout autre critère. Ainsi, en offrant des ponts chaleureux qui nous conduisent de nouveau vers nous, nous pouvons contribuer à ce que cette connexion soit sauvegardée et maintenue.
Cordialement,
Hannah Beach

Hannah Beach est une éducatrice, auteure et conférencière primée. En 2017, elle a été reconnue par la Commission canadienne des droits de la personne comme l'un des cinq principaux acteurs du changement au Canada. Elle est co-auteure de Reclaiming Our Students: Why Children Are More Anxious, Aggressive, and Shut Down Than Never — And What We Can Do About It (publié en avril 2020). Elle offre des services de développement professionnel à travers le pays et fournit des conseils en santé émotionnelle aux écoles.
Trouvez-la en ligne à https://hannahbeach.ca
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